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Le souci de Hashem : l’homme

;וַיֹּאמֶר ה’, לֹא-יָדוֹן רוּחִי בָאָדָם לְעֹלָם, בְּשַׁגַּם הוּא בָשָׂר
.וְהָיוּ יָמָיו, מֵאָה וְעֶשְׂרִים שָׁנָה

« Et Hashem dit, Mon Esprit en (dont j’ai doté) l’homme
ne sera pas toujours le maître, car
il est aussi fait de chair ;
et sa vie
durera cent vingt ans. »

(Comparer ici avec la traduction officielle du Rabbinat)

A la fin de la Parasha de Béréchit, au début du sixième chapitre, la Thora relate une certaine dégradation généralisée des moeurs de la société antédiluvienne. Elle y décrit, chose rare, un regard très pessimiste, presque fataliste, du Créateur sur Le genre humain et plus largement sur toute Sa Création. La Thora, parlant un langage audible à l’humain par nécessité ou par principe, exprime les choses de façon telle que le lecteur soit touché, ému, remué voire même éveillé.

Nous allons pour notre part nous focaliser essentiellement sur le verset 3. Le reste nous servira de contexte dans cet article car on ne peut développer avec la même profondeur tous les sujets traités dans un passage de la Thora. Bien que chaque mot de la Thora représente un aspect du Nom du Saint Béni Soit-Il – c’est dire sa profondeur – notre esprit analytique ne peut en saisir pêle-mêle les différentes couches d’interprétations et de notions, sans en hiérarchiser chacun des éléments de pensée qui les constituent. Le temps de la synthèse viendra après.

Trouver le texte intégral en français et en hébreu ici.

Genèse, Béréchit 6 : « 1 Or, quand les hommes commencèrent à se multiplier sur la surface de la terre, et que des filles leur naquirent, 2 les fils de la race des puissants trouvèrent que les filles de l’homme étaient belles, et ils choisirent parmi les femmes toutes celles qui leur convinrent. 3 L’Éternel dit: « Mon esprit que j’ai insufflé en l’homme ne sera pas toujours juge, du fait qu’il soit aussi fait de chair. Ses jours seront alors réduits à cent vingt ans. » 4 Les Nefilim (anges déchus ou les géants qui firent choir le monde) parurent sur la terre à cette époque et aussi après, lorsque les hommes de Dieu se mêlaient aux filles de l’homme et qu’elles leur donnaient des enfants. Ce furent eux ces braves d’autrefois, ces hommes si renommés. 5 L’Éternel vit que les méfaits de l’homme se multipliaient sur la terre, et que le produit des pensées de son cœur était uniquement et constamment mauvais; 6 et l’Éternel regretta d’avoir créé l’homme sur la terre, et il s’affligea en lui-même. 7 Et l’Éternel dit: « J’effacerai l’homme que j’ai créé de dessus la face de la terre; depuis l’homme jusqu’à la brute, jusqu’à l’insecte, jusqu’à l’oiseau du ciel, car je regrette de les avoir faits. 8 Mais Noé trouva grâce aux yeux de l’Éternel. »

Ce texte si connu et tout autant méconnu ne concerne pas uniquement Israël, il concerne toute l’humanité. Mais que dit-il exactement au-delà du récit historique qui n’offre que peu d’intérêt même pour les archéologues et les historiens ?

Il serait dangereux et même faux de penser que Hashem, après avoir vu la dégradation de l’humanité, décidât de ne plus juger l’homme, c’est à dire de ne plus s’intéresser à la créature la plus élevé de Sa Création. On ne comprendrait plus pourquoi il déciderait d’en finir avec l’humanité ? S’il ne juge plus, comment peut-il punir ou même récompenser ?

Or, le sens même de la prière est de demander un jugement clément à Hashem. Le Tsadiq est celui qui  - par une argumentation intelligente, authentique et sensible – sait faire passer Hashem de son Trône du jugement implacable « MIDAT HADIN » au Trône du Jugement favorable « MIDAT HARAHAMIM » (voir traité Yevamoth 64a, en fin de page, ici).

De plus, pourquoi le verset 5 insiste sur le mauvais comportement des hommes et sur leur incapacité à maîtriser leurs désirs ? Cela n’a-t-il pas déjà été relaté aux versets 1 et 2 ?

On peut aussi se demander pourquoi le verset 5 insiste à ce point pour dire que les pensées des hommes sont mauvaises 24h/24 et 7j/7 ?

Parle-t-on seulement de la génération antédiluvienne ou est-ce toujours vrai pour toute l’humanité, en tout lieu, à toute époque.

On ne comprends pas trop le cheminement de « la réflexion de Hashem », si on peut dire, ni celui des événements. Et ce fameux verset 3, cité en entête, vous a été traduit de façon plutôt libre, très loin de la traduction officielle. Avec quelle légitimité ? Il est vrai que le plan grammatical et syntaxique il semble un peu bancal et semble assez déroutant.

Tout cet article a été largement inspiré par le Rav Don Avraham Hayoun, surnommé « HaAderet ». Pour lire son introduction et son oeuvre sur la Techouva, Imerot Tehorot, texte original cliquer ici. C’est de cet auteur que nous avons puisé toute l’intelligence de notre traduction.

Rapportons ici un extrait de son introduction qu’il entame avec cette belle notion : « Tout créateur aime sa créature comme tout artisan aime son oeuvre. De la même manière qu’un père aime ses enfants, Hashem aime l’humain ». Toutefois, l’auteur  considère le Créateur bien supérieur au père sur ce point de vue. Alors que le père confère à l’enfant sa matière, Hashem lui donne son âme, son être, la conscience de son existence. Y aurait-il un don plus grand que celui-ci autorisant l’appellation de « Père » ?

Mais il arrive que l’homme faute envers Lui, bénit soit-Il, et qu’il le fâche par ses comportements. Il aurait été naturel qu’il soit punit corps et âme en proportion à l’énormité de la transgression. Mais Le Saint Béni soit-Il a souhaité le purifier [lui offrir des acquis, l’éduquer, lui donner du mérite] afin qu’il ne soit pas détruit corps et âme dès la faute consommée. Et comment cela ? En acceptant son retour sincère. Sa main droite est toujours prête à accueillir les repentis – combien même ils se seraient révoltés contre lui – à l’instant même de leur prise de conscience et de leur retour véritable.

Cette bienveillance divine provient d’abord du fait que l’homme soit sa créature, et il est donc son bien-aimée, comme nous l’avions déjà dit. Et d’autre part, même lorsque un homme faute volontairement et de façon délibéré, il est comme destiné à cela, déterminé par sa condition, par sa matière qui l’attire vers les pesanteurs des choses terrestres. Comme dit le verset de Bérechit (6, 2) : « Plus jamais Mon Esprit ne jugera l’homme car il est aussi fait de chair ! » [Et c'est là que l'auteur nous révèle toute sa réflexion.]

וכמ״ש לא ידון רוחי באדס לעולס בשגס הוא בשר. ירצה אין מן הדין שרוחי שהוא השכל ששמתי באדם ידון בו לעולם באופן שתמיד יתנהג כפי שכלו, וזה לפי שגם במי שיש לו שכל ג״כ יש לו בשר, וראוי לנטות אחריו אחר שהוחלקו

Il n’est pas juste que Mon Esprit, c’est-à-dire la « raison» que J’ai insufflée à l’homme, soit juge et maîtresse, de sorte que de façon systématique il agisse selon sa raison. Car même pour celui dont la raison est efficiente, il n’en demeure pas moins habité par sa chair. Et de ce fait, il est susceptible de tendre vers elle, étant sa part.

Étant donné cela, combien même il aurait fauté et ne se comporterait pas selon sa raison, il ne méritera pas pour autant d’être puni sur le coup. Car c’est sa matière qui l’a obligé à cela, il est prit par une sorte de force majeure. Et dans une telle situation, toute récompense ou punition serait inadéquate (et injuste).

Cependant il convient d’attendre pour voir s’il revient à la raison [n’étant pas fait que de chair mais aussi du souffle divin, de raison]. Mais s’il décidait par malheur de ne pas se reprendre en main, là il méritera sa punition légitime. Puisque alors, en abandonnant totalement sa raison, il s’amalgame aux animaux des champs et aux bêtes sauvages des forêts.

הנה יראה שלהיות האדם בעל חומר הוא כאנוס אם יחטא, ולזאת הסיבה ראוי שיקבלהו הוא יהי. והנה היות התשובה מועילה לחוטא כבר נכפל בתורה פעמים רבות. והיא מצוה שנצטוינו עליה ובא גם בדברי הנביאים, חמר יחזקאל ע״ה: « אמור חי אני נאום ה׳ אם אחפוץ במות הל״שע וגו’  » ו

En conclusion, Don Avraham Hayoun continuant, il semblerait que l’homme étant fait de matière [le nom de Adam, provient de la Terre "Adama"] il comme prisonnier, déterminé, privé de liberté, quand il faute. Et c’est de ce fait qu’il est légitime que le Béni Soit-Il accepte son repentir et son pardon [le nom de Adam, provient aussi du terme "Adammé, je ressemblerait"... à mon créateur, grâce au potentiel que le souffle divin distillé en l'homme].  Que la Téchouva soit efficace, cela a été déjà mentionné à plusieurs reprises dans la Thora. Et c’est un devoir qui nous est commandée. Il se trouve aussi exprimé par les prophètes. Yéhezquiel à dit (18, 23) :

הֶחָפֹץ אֶחְפֹּץ מוֹת רָשָׁע, נְאֻם אֲדֹנָי ה’: הֲלוֹא בְּשׁוּבוֹ מִדְּרָכָיו, וְחָיָה. כ

 » Est-ce que je souhaite la mort du méchant, dit le Seigneur Dieu,
ne préféré-je pas qu’il revienne de sa conduite et qu’il vive ? »

Ainsi fini l’introduction de son livret sur la Techouva.

Cet auteur fut pour moi une sorte de révélation, avec sa lecture chevillée au mot de la Thora, et si plein de sens. L’idée n’est pas très neuve en soi. Mais ce qui est original, c’est de la trouver dans un verset de la Thora écrite et surtout exprimé par la « Bouche de Hashem » Lui-même !

Et maintenant nous comprendrons beaucoup mieux le verset 5 :

וַיַּרְא ה’ כִּי רַבָּה רָעַת הָאָדָם בָּאָרֶץ
וְכָל יֵצֶר מַחְשְׁבֹת לִבּוֹ רַק רַע כָּל הַיּוֹם

« Et Hashem a vu que la méchanceté de l’homme allait grandissante
en la Terre et que toute l’inclination (la génération) de ses pensées intimes était seulement mauvaise toute la journée… »

Jusque là il ne l’a pas puni, car il était esclave de sa chair. Mais à ce point s’enfoncer en la terre, ce n’était pas légitime. Comment a-t-il vu qu’il s’était enfoncé gravement? Les premiers verset de la Parasha de Noah nous le disent :

: וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים לְנֹחַ, קֵץ כָּל-בָּשָׂר בָּא לְפָנַי–כִּי-מָלְאָה הָאָרֶץ חָמָס, מִפְּנֵיהֶם;
.וְהִנְנִי מַשְׁחִיתָם אֶת-הָאָרֶץ

« 6, 13 : Et Dieu dit à Noé: « L’extrême dégoût de toutes les créatures est arrivé devant Moi. Car la terre, à cause d’eux, s’est remplie d’iniquité et de violence;
et je vais les détruire avec la terre. »

Arriver au point de ne plus pouvoir vivre socialement jusqu’à manifester de la violence envers les autres, par le vol, le viol, le meurtre… là se trouve le point non retour. Car rien ne peut justifier de tels comportements. Ils ne peuvent trouver leur source dans le fait que l’homme provienne de la terre. Toutes ces violences ne sont en rien liés à la condition humaine. Elles ne peuvent être liées qu’à la seule perversion de l’esprit et de la raison. Quand la raison est à ce point pervertie, plus rien de bon ne peut arriver à l’homme. Car toute vision, toute lecture du monde est faussé par le prisme déformant de cette raison défaillante. Contrairement au désir sexuel que Hashem a voulu chevillé au corps humain pour que son monde ne ressemble pas à un désert désolé, pour qu’il soit habité.

En ces moments extrêmes, plus personne ne peut encore croire à la Techouva. La Techouva devenant impossible, sa vie n’a plus de sens. L’homme possède ce pouvoir, cette liberté même, de perdre cette possibilité de retour, de se perdre dans ses chemins pervers au point de ne plus pouvoir retrouver la voie royale qui le mènera à son Créateur. L’homme est libre de perdre sa liberté. (Voir l’édifiant Rambam à ce sujet, tout le sixième chapitre du Sefer Hamada’, Hilkhot Techouva ici).

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