Qui est l’esclave de qui ?
Lors d’un Shabbat Shoftim un ami quinquagénaire, en pleine possession de ses moyens physiques et intellectuels, me posa la question suivante, sur un ton de révolte et d’incompréhension totale :
« Comment se fait-il que la Thora légifère sur le commerce d’esclaves et leur gestion domestique, sachant qu’un jour les hommes aboliront l’esclavage et finirons par trouver cela abject ? La Thora aurait dû interdire purement et simplement l’esclavage ! Au lieu de le gérer comme elle le fait. »
Nous devons répondre à cette question légitime. Sachant que cette question ne retire en rien de la noblesse que la Thora développe dans cette relation Maître/Esclave dont voici quelques exemples significatifs:
- Un juif n’a l’autorisation de se vendre comme esclave (pour 49 ans maximum) que dans une situation de dénuement total. Dans lequel cas, se vendre comme serviteur devient un sauvetage, une condition de survie. Nous sommes les esclaves de Hashem mais en aucun cas les esclaves d’esclaves.
- Le tribunal ne peut vendre un juif comme esclave (pour 6 ans maximum) que si ce dernier s’est rendu coupable de vol et qu’il n’a pas les moyens de rembourser son larcin. Il vivra ainsi dans sa chair que le vol rend l’homme esclave. Plutôt que l’envoyer en prison, le fait de travailler pour la personne qu’il a volée le réinsérera durablement dans la société.
- Il est interdit de vendre une femme comme esclave. Une femme n’aura pas le droit d’acheter un esclave à cause du soupçon.
- Le maître n’aura pas le droit de faire travailler son esclave de façon pesante et oppressante. Comme lui demander de faire des tâches inutiles ou le charger de besognes sans en fixer la limite dans le temps et dans l’espace. Il ne pourra pas lui dire par exemple : « Taille ces arbres jusqu’à mon retour ».
- Nous devons traiter le serviteur juif (vendu par le tribunal) comme un salarié et non comme un esclave. Nous ne devons pas par conséquent lui faire faire des tâches dégradantes ou humiliantes (comme le chausser ou lui porter ses vêtements au bain publique).
- Il doit être considéré comme l’égal de son maître sur le plan de la nourriture, du logement, de l’habillement. Nos maîtres vont même jusqu’à dire que celui qui achète un esclave, s’achète un maître. Car si par exemple le maître n’a qu’un seul lit à sa disposition, il devra le céder à son esclave même si lui-même devra dormir sur la paille.
- Par contre concernant un homme peu scrupuleux des règles sociales ou des décrets royaux, on pourra le traiter comme un véritable esclave.
- On ne peut pratiquer la vente d’esclave que si le Yovel/Jubilé a cours. En pratique, de nos jours, la vente d’esclaves juifs ne peut avoir cours.
Toutes ces règles sont largement inspirées du Rambam (à lire ici). Mais sachant que ces règles seront abolies pour toute l’humanité, la question de mon ami reste légitime.
Une réponse qui se baserait sur l’anachronisme historique de la question est à exclure d’emblée. Car si on dit que la Thora a légiféré sur cette question pour une période donnée, quand cette pratique était courante, cela invalidera fatalement l’aspect divin et éternel du texte de la Thora. Idée d’éternité que par nos maîtres, nous avons su apprivoiser. En dehors du fait qu’on ne peut ni retirer ni rajouter une demi-lettre au texte originelle, mais même les concepts et les lois qu’elle développe restent immuables. Le sujet de la Thora étant l’Homme dans toutes ses relations avec les autres, le ciel et lui-même et que la matière humaine ne change pas, structurellement parlant, les lois de la Thora resteront toujours d’actualité pour tous les hommes sous toutes les latitudes, quelque soit leur fortune. Le propos de la Thora, donc de Hashem, n’est pas sujet au changement (structurel).
Une réponse facile, et beaucoup la devinent déjà, consiste à dire que l’esclavage peut prendre plusieurs formes. Il existe les chaînes visibles et celles invisibles. Tout celui qui vend sa force travail (intellectuel ou physique) est esclave de son engagement et ne peut annuler cet engagement unilatéralement. Plus largement, même sans nécessairement parler de commerce, il existe des situations où on se sent soumis à une autorité qui s’est placée, ou que nous placée, au-dessus de nous. Et par conséquent, ce problème reste toujours d’actualité.
Nous pourrons lui objecter la chose suivante. Il est vrai que dans ces situations nous nous sommes mis nous-même en état d’esclavage. Or l’abolition de l’esclavage concerne tous les types d’esclavage, qu’il soit consenti ou forcé.